Posté le: Jeu Jan 24, 2008 6:02 pm Sujet du message:
Plumette a écrit:
cette notion de "don" me dépasse. Qui nous l'aurait donné, voilà la question que je me pose ?
Je pense que chaque personne possède par nature des facilités par rapport aux autres dans certains domaines, pas seulement l'art mais aussi les sciences ( maths), la littérature, le sport et pleins d'autres...
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 7:51 pm Sujet du message:
qui a écrit:
une oeuvre d'art est justement tout sauf UTILE !!
Salut Qui, j'mets une majuscule si ça ne t'ennuie pas
Pas d'accord du tout, du tout avec toi, sur le fait qu'une oeuvre d'art n'est pas utile !
Dans l'art classique, les peintres ont représenté des portraits, des scènes de couronnement, de bataille, du quotidien des paysans, etc. C'est un véritable témoignage de la réalité de ce temps.
.
L'art contemporain ouvre l'esprit avec des idées parfois inattendues. Parfois, il exprime une opinion, une réaction, une condannation.
C'est une forme d'expression.
Les artistes s'expriment, témoignent, provoquent, etc.
Très utile à mon sens.
Sexe: Inscrit le: 20 Oct 2007 Messages: 5972 Localisation: borderline
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 8:12 pm Sujet du message:
Odormante a écrit:
qui a écrit:
une oeuvre d'art est justement tout sauf UTILE !!
Salut Qui, j'mets une majuscule si ça ne t'ennuie pas
Pas d'accord du tout, du tout avec toi, sur le fait qu'une oeuvre d'art n'est pas utile !
Dans l'art classique, les peintres ont représenté des portraits, des scènes de couronnement, de bataille, du quotidien des paysans, etc. C'est un véritable témoignage de la réalité de ce temps.
.
L'art contemporain ouvre l'esprit avec des idées parfois inattendues. Parfois, il exprime une opinion, une réaction, une condannation.
C'est une forme d'expression.
Les artistes s'expriment, témoignent, provoquent, etc.
Très utile à mon sens.
en ce cas, l'"artiste" qui s'engage fait de la politique, à travers son oeuvre d'art. mais son oeuvre d'art restera le fruit d'un geste désintéressé et sans dessein.
je suis bien d'accord que des artistes défendent des causes, et se servent de l'art pour s'exprimer quant à ces causes. mais je ne pense pas qu'ils aient commencé à "faire de l'art" POUR défendre leur cause !!
ce n'est pas parce que des artistes ont voulu faire passer des idées dans leurs oeuvres, que l'oeuvre d'art en général a un but. il ne faut pas généraliser.
faisons la part des choses alors : dans une oeuvre que nous dirons "engagée", il y a deux choses : l'oeuvre d'art en elle-même, l'art "pur" si j'ose dire ; et puis il y a la partie politique, où l'auteur s'engage.
personnellement, lorsque je parle de l'oeuvre d'art, je ne parle pas de l'engagement. je ne crois pas que l'engagement fasse partie de l'Art de l'oeuvre. _________________ bateau bateau bateau bateau bateau bateau toi bateau bateau bateau bateau bateau bateau moi bateau bateau bateau bateau bateau fouvintoinoeudsmoifouveux
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 8:30 pm Sujet du message:
[quote="qui"][quote="Odormante"]
qui a écrit:
je suis bien d'accord que des artistes défendent des causes, et se servent de l'art pour s'exprimer quant à ces causes. mais je ne pense pas qu'ils aient commencé à "faire de l'art" POUR défendre leur cause !!
personnellement, lorsque je parle de l'oeuvre d'art, je ne parle pas de l'engagement. je ne crois pas que l'engagement fasse partie de l'Art de l'oeuvre.
Mais l'artiste n'est pas obligé de défendre une cause non ? Il peut peut être avec son oeuvre en faire ressortir de l'émotion ou de la réflexion sur des questions de la vie ou autres...
Sexe: Inscrit le: 20 Oct 2007 Messages: 5972 Localisation: borderline
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 8:49 pm Sujet du message:
[quote="soso1988"][quote="qui"]
Odormante a écrit:
qui a écrit:
je suis bien d'accord que des artistes défendent des causes, et se servent de l'art pour s'exprimer quant à ces causes. mais je ne pense pas qu'ils aient commencé à "faire de l'art" POUR défendre leur cause !!
personnellement, lorsque je parle de l'oeuvre d'art, je ne parle pas de l'engagement. je ne crois pas que l'engagement fasse partie de l'Art de l'oeuvre.
Mais l'artiste n'est pas obligé de défendre une cause non ? Il peut peut être avec son oeuvre en faire ressortir de l'émotion ou de la réflexion sur des questions de la vie ou autres...
mais oui oui bien sûr c'est ce que je dis !
je dis que dans "le produit fini" qu'est l'oeuvre il PEUT y avoir deux choses :
1) l'oeuvre d'art en elle-même, sans but et sans raison.
2) les idées et messages que veut faire passer l'auteur.
Après, il peut n'y avoir que le 1).
mais ce n'est que ma vision des choses !! _________________ bateau bateau bateau bateau bateau bateau toi bateau bateau bateau bateau bateau bateau moi bateau bateau bateau bateau bateau fouvintoinoeudsmoifouveux
Sexe: Inscrit le: 20 Oct 2007 Messages: 5972 Localisation: borderline
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 8:53 pm Sujet du message: Re: Faut-il être doué pour être artiste ?
liza a écrit:
soso1988 a écrit:
Merci de me répondre je dois faire une dissertation là dessus et je ne suis pas très sure de mes idées...
il faut être juste génie
ouais ça fait une bonne dissert ça _________________ bateau bateau bateau bateau bateau bateau toi bateau bateau bateau bateau bateau bateau moi bateau bateau bateau bateau bateau fouvintoinoeudsmoifouveux
Posté le: Jeu Jan 24, 2008 9:46 pm Sujet du message:
Cher Qui,
Pour continuer notre discussion, je vais prendre des exemples de mouvements artistiques.
Tu comprendras mieux ce que j'ai voulu exprimer plus haut trop rapidement.
Certains artistes ont effectivement un engagement politique. Je pense par exemple aux Expressionnistes abstraits. Ils dénoncent à travers leur travail, les problèmes économiques et sociaux de leurs pays après la crise de 29.
Autre exemple, le surréalisme dénonce aussi la société corrompu mais en utilisant l'inconscient, le rêve, l'hallucination, etc. Cette démarche freudienne "donne à penser", met en évidence l'inconscient de chacun ou du collectif. En bref, il ouvre des brèches de réflexion.
Ce deuxième exemple et je pourrais en prendre bien d'autres montre qu'il y a une part intellectuelle très intéressante. Les artistes présentent des idées, des concepts à leur façon. C'est en cela que l'on peut dire que l'art est "utile".
D'ailleurs, je viens de remarquer que je ne parle que la peinture. Mais l'Art, c'est aussi la poésie, la littérature, la musique....
Toutes ces formes d'Art ne sont pas juste esthétiques. Elles dépassent et largement ce simple aspect.
J'espère avoir été plus claire, bien que je n'ai pas , là encore, vraiment développé.
Sur ce, désolé So, je suis un peu sorti de ton sujet.
Posté le: Ven Fév 08, 2008 7:11 am Sujet du message:
oui on peut faire de l'art sans avoir aucun talent, j'en prend pour preuve a conviction dans le procés que je fais à l'art moderne, des "artistes" qui mettent des pissotières sur un podium ou qui peignent des toiles blanches en blanc et qui appelent cela de "l'art"! _________________ "Apprend à écrire tes blessures dans le sable et à graver tes joies dans la pierre." lao-tseu
Posté le: Ven Fév 08, 2008 2:45 pm Sujet du message:
lilula59 a écrit:
oui on peut faire de l'art sans avoir aucun talent, j'en prend pour preuve a conviction dans le procés que je fais à l'art moderne, des "artistes" qui mettent des pissotières sur un podium ou qui peignent des toiles blanches en blanc et qui appelent cela de "l'art"!
Bonjour Lilula,
La pissotière en question n'est autre qu'un très grand classique de l'art contemporain. Je suppose que tu fais allusion à "Fontaine".
Si c'est le cas, l'homme à la pissotière s'appelle Marcel Duchamp, un artiste incontesté de ces dernières décennies
Comme je l'ai dit précédemment, il ne faut pas regarder l'objet mais chercher l'idée véhiculée par l'objet, l'oeuvre, etc.
Posté le: Sam Fév 09, 2008 3:51 pm Sujet du message:
lilula59, le talent n'est pas forcément l'aptitude à créer une oeuvre d'après des techniques conventionnelles pour un rendu esthétique.
Et tu peux toujours faire un procès à l'art moderne, duchamp sera éparnié car il ne fait pas partie de ce courant.
Avant de juger un artiste et son oeuvre il faut s'avoir le replacer dans son contexte historique et comprendre sa démarche. Renseigne toi sur le mouvement "dada" et tu comprendra un peu mieu l'art contemporain. Si duchamp à mis un bidet dans un musée c'est pour provoquer les gens bornés et engluées dans les institutions strictes de l'art. Comme certains.
Pour revenir à ton approche du talent, je considère que le peintre qui a fait un jolie petit paysage avec des petites vaches très ressemblantes n'a pas le dixième de talent d'un artiste qui a su se positionner dans son époque, s'interroger sur le monde qui l'entour et redonner un veritable sens à l'art.
L'art n'a plus obligatoirement une fonction ésthétique (ce qui n'anihile pas pour autant le talent) et ca depuis belle lurette.
Je suis d'accord avec qui quand elle parle de l'inutilité de l'art. Notre société est corrompue par la soif du profit; toujours à la recherche du rentable, du consommable. Et dans le sens ou le beau fait vendre, certains artistes ont voulu faire un bras d'honneur à ceux qui salissent le sens de l'art.
L'art est util par son inutilité. Car nous ne pouvont vivre constament dans l'utilité. L'art est ce qui nous rapproche de notre condition d'etre humain.
"Faut-il etre doué pour etre artiste"?
Qu'est ce qu'un don? (certains pensent que l'artiste est un génie, qu'il est meme un médiateur, controlé par la volonté de dieu; D'autres comme nietszche pensent qu'il est question de travail et de perseverence)
Qu'est ce qu'un artiste (aujourd'hui)?
Le peintre qui dessine de jolies vaches ou l'artiste contemporain?
Pour moi la sensibilité est un don. C'est elle qui permet de créer une oeuvre d'art digne de ce nom.
Sexe: Inscrit le: 10 Oct 2007 Messages: 286 Localisation: En face d'un être étrange au visage carré qui répète tout ce que j'écris.....
Posté le: Sam Fév 09, 2008 4:20 pm Sujet du message:
coucou tout le monde!
Je sais pas si ma réponse va aider...
Pour moi, je pense qu'un artiste ce n'est pas forcément qqn de doué mais EN TOUT CAS quelqu'un qui s'exprime.
Dans le dessin, l'écrit, le ciné, la musique...... toute forme d'art.
maintenant je vous dirai et ca en a deja choqué plus d'un, je suis moi-même artiste. Non parce que que je me considère douée (pas mal de gens disent que ce que je fais est de la pure m***, d'autres accrochent mais le debat n'est pas là), mais tout simplement parce que le dessin est mon moyen d'expression.
Musicalement, est-ce que Mozart était plus artiste que M.Pokora ou un StarAcademycien? Je dirai que non. Encore une fois il n'est pas question de comparer la créativité et la qualité (Mozart étant je rassure tout le monde bien supérieur à cet égard), mais voilà, le ptit Pokora fait la même chose, s'exprimer en ... hem... musique.
Pareil au ciné, à lk'écrit, en peinture, scupture...
Un pékin dessine un bonhomme baton ou un bete smiley qui sourit, ben pendant trente secondes de sa vie il aura été artiste, et ca s'arrete là!
vla mon point de vue maintenant vous avez le droit de m'incendier à fond ^^ ce sera pas la première fois ! _________________ Sois le Changement que tu veux Voir dans le Monde
Posté le: Sam Fév 09, 2008 4:34 pm Sujet du message:
AAAAHHH! Nadoo, tu vas payer pour tes paroles!
......................
En fait, non, bien que cette comparaison soit absolument innommable,
dans le fond il y a quelque chose de vrai, même si le côté purement commercial de Pokora (par exemple)
annihile sûrement toute trace d'art dans sa musique...
Je pense que le mystérieux invité (!) a bien parlé lorsqu'il parle de "sensibilité" qui s'exprime, quelle qu'elle soit.
Le beau, la qualité, la reconnaissance, tout cela est tellement subjectif...
Cependant, comme je l'ai dit pour les formes d'expression qui ne sont que purement commerciales, artificielles, je pense qu'il y a une limite à l'extrême inverse aussi.
Je veux dire par là que pour moi une toile blanche ou maculée de trois coups de pinceaux ne sera jamais une œuvre d'art, quoi qu'on m'en dise.
Entre ces deux extrêmités (le pur commerce et le pur foutage de gueule), tout n'est qu'art ça me convient.
Posté le: Sam Fév 09, 2008 8:25 pm Sujet du message:
No one a écrit:
Cependant, comme je l'ai dit pour les formes d'expression qui ne sont que purement commerciales, artificielles, je pense qu'il y a une limite à l'extrême inverse aussi.
Je veux dire par là que pour moi une toile blanche ou maculée de trois coups de pinceaux ne sera jamais une œuvre d'art, quoi qu'on m'en dise.
Salut No one,
Je vais te contredire, tu ne m'en voudras pas, j'espère.
La difficulté dans l'art contemporain réside bien souvent dans le fait que l'oeuvre en elle-même s'inscrit et s'exprime à partir d'une réflexion, d'une conception, d'une démarche propre à l'artiste.
Comme l'a dit notre Invité, les oeuvres artistiques ne sont plus purement esthétiques.
Il est donc nécessaire d'avoir un minimum de connaissance sur l'artiste, ses idées, ses préoccupations et son cheminement de pensée.
Je prends l'exemple d'Yves Klein qui a peint des monochromes bleus.
L’œuvre d’Yves Klein expose une conception particulière du rôle de l’artiste.
Selon Klein, la beauté existe déjà à l’état pur, invisible, dans l'air, dans l'eau, dans la terre, dans la matière.... Il considère que ses tableaux ne sont pas des oeuvres d'art en elles-mêmes mais que ceux-ci renvoient à cette beauté pour la faire "voir", "sentir.
Pour Klein, la réduction des couleurs au seul bleu de ses toiles exprime le rôle de révalateur de l’air, du vide... d'où naissent la force de l’esprit et l’imagination.
Voili voilou, en résumé, pour la démarche artistique d'Yves Klein et de ses monochromes.
Posté le: Dim Fév 10, 2008 12:00 pm Sujet du message:
Re-bonjour,
Hé oui, elle revient....
Je voulais reprendre le débat sur "l'art est-il utile". Je devrais peut-être créer un autre sujet mais, après tout, cette question découle de tout ce qui a été écrit précédemment.
Vous trouverez çi-après un texte de Bergson sur l'utilité de l'art.
Si je vous copie ce texte, c'est simplement parce que je suis tout à fait en adéquation avec sa réflexion. Il me semble d'ailleurs que d'autres forumeurs ont les mêmes sentiments.
Voici les principaux points qui sont très proches de mon ressenti. J'emploie le mot ressenti car je crois que tout se passe à l 'intérieur de soi.
Je conçois l'art comme une possibilité de développer les facultés de perception. En créant, l'artiste qui exprime son état d'âme, nous montre ce que dit en nous autrui. Il nous invite à observer la résonnance de l'oeuvre en nous.
Se détacher de la réalité, du concret, nous pousse à élargir notre champ de vision.
Cette simple et pure contemplation nous permet de sortir de nos besoins primaires de vivre et d'agir en allant plus loin, en ressentant à l'intérieur de nous, le contenu qui nous renvoie à la "vérité".
Je ne sais pas si ces explications seront claires pour vous. Ce sentiment est tellement personnel que je conçois très bien, qu'il soit à mille lieux de votre pensée.
Bonne journée à tous.
Citation:
A quoi vise l’art ?
Il y a, en effet, depuis des siècles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n’apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes.
À quoi vise l’art, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le poète et le romancier qui expriment un état d’âme ne le créent certes pas de toutes pièces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n’observions pas en nous, jusqu’à un certain point, ce qu’ils nous disent d’autrui. Au fur et à mesure qu’ils nous parlent, des nuances d’émotion et de pensée nous apparaissent qui pouvaient être représentées en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l’image photographique qui n’a pas encore été plongée dans le bain où elle se révélera. Le poète est ce révélateur. Mais nulle part la fonction de l’artiste ne se montre aussi clairement que dans celui des arts qui fait la plus large place à l’imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-là, ont aperçu dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. - Dira-t-on qu’ils n’ont pas vu, mais créé, qu’ils nous ont livré des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu’elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement à regarder la nature à travers l’image que les grands peintres nous en ont tracée ? - C’est vrai dans une certaine mesure ; mais, s’il en était uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines œuvres - celles des maîtres - qu’elles sont vraies ? où serait la différence entre le grand art et la pure fantaisie ? Approfondissons ce que nous éprouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c’est que nous avions déjà perçu quelque chose de ce qu’ils nous montrent. Mais nous avions perçu sans apercevoir. C’était, pour nous, une vision brillante et évanouissante, perdue dans la foule de ces visions également brillantes, également évanouissantes, qui se recouvrent dans notre expérience usuelle comme des « dissolving views » et qui constituent, par leur interférence réciproque, la vision pâle et décolorée que nous avons habituellement des choses. Le peintre l’a isolée ; il l’a si bien fixée sur la toile que, désormais, nous ne pourrons nous empêcher d’apercevoir dans la réalité ce qu’il y a vu lui-même.
L’art suffirait donc à nous montrer qu’une extension des facultés de percevoir est possible. Mais comment s’opère-t-elle ? - Remarquons que l’artiste a toujours passé pour un « idéaliste ». On entend par là qu’il est moins préoccupé que nous du côté positif et matériel de la vie. C’est, au sens propre du mot, un « distrait ». Pourquoi, étant plus détaché de la réalité, arrive-t-il à y voir plus de choses ? On ne le comprendrait pas, si la vision que nous avons ordinairement des objets extérieurs et de nous-mêmes n’était une vision que notre attachement à la réalité, notre besoin de vivre et d’agir, nous a amenés à rétrécir et à vider. De fait, il serait aisé de montrer que, plus nous sommes préoccupés de vivre, moins nous sommes enclins à contempler, et que les nécessités de l’action tendent à limiter le champ de la vision. Je ne puis entrer dans la démonstration de ce point ; j’estime que beaucoup de questions psychologiques et psycho-physiologiques s’éclaireraient d’une lumière nouvelle si l’on reconnaissait que la perception distincte est simplement découpée, par les besoins de la vie pratique, dans un ensemble plus vaste. Nous aimons, en psychologie et ailleurs, à aller de la partie au tout, et notre système habituel d’explication consiste à reconstruire idéalement notre vie mentale avec des éléments simples, puis à supposer que la composition entre eux de ces éléments a réellement produit notre vie mentale. Si les choses se passaient ainsi, notre perception serait en effet inextensible ; elle serait faite de l’assemblage de certains matériaux déterminés, en quantité déterminée, et nous n’y trouverions jamais autre chose que ce qui aurait été déposé en elle d’abord. Mais les faits, quand on les prend tels quels, sans arrière-pensée d’expliquer l’esprit mécaniquement, suggèrent une tout autre interprétation. Ils nous montrent, dans la vie psychologique normale, un effort constant de l’esprit pour limiter son horizon, pour se détourner de ce qu’il a un intérêt matériel à ne pas voir. Avant de philosopher, il faut vivre ; et la vie exige que nous nous mettions des œillères, que nous regardions non pas à droite, à gauche ou en arrière, mais droit devant nous dans la direction où nous avons marcher. Notre connaissance, bien loin de se constituer par une association graduelle d’éléments simples, est l’effet d’une dissociation brusque : dans le champ immensément vaste de notre connaissance virtuelle nous avons cueilli, pour en faire une connaissance actuelle, tout ce qui intéresse notre action sur les choses ; nous avons négligé le reste. Le cerveau paraît avoir été construit en vue de ce travail de sélection. On le montrerait sans peine pour les opérations de la mémoire. Notre passé, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine conférence, se conserve nécessairement, automatiquement. Il survit tout entier. Mais notre intérêt pratique est de l’écarter, ou du moins de n’en accepter que ce qui peut éclairer et compléter plus ou moins utilement la situation présente. Le cerveau sert à effectuer ce choix : il actualise les souvenirs utiles, il maintient dans le sous-sol de la conscience ceux qui ne serviraient à rien. On en dirait autant de la perception. Auxiliaire de l’action, elle isole, dans l’ensemble de la réalité, ce qui nous intéresse ; elle nous montre moins les choses mêmes que le parti que nous en pouvons tirer. Par avance elle les classe, par avance elle les étiquette ; nous regardons à peine l’objet, il nous suffit de savoir à quelle catégorie il appartient. Mais, de loin en loin, par un accident heureux, des hommes surgissent dont les sens ou la conscience sont moins adhérents à la vie. La nature a oublié d’attacher leur faculté de percevoir à leur faculté d’agir. Quand ils regardent une chose, ils la voient pour elle, et non plus pour eux. Ils ne perçoivent plus simplement en vue d’agir ; ils perçoivent pour percevoir, - pour rien, pour le plaisir. Par un certain côté d’eux-mêmes, soit par leur conscience soit par un de leurs sens, ils naissent détachés ; et, selon que ce détachement est celui de tel ou tel sens, ou de la conscience, ils sont peintres ou sculpteurs, musiciens ou poètes. C’est donc bien une vision plus directe de la réalité que nous trouvons dans les différents arts ; et c’est parce que l’artiste songe moins à utiliser sa perception qu’il perçoit un plus grand nombre de choses.
Bergson, « La perception du changement », La pensée et le mouvant, PUF, 1975, pp.149-153